« Si notre pays poursuit des choix gérontocratiques, il ne pourra pas bien préparer l'avenir. » François Villeroy de Galhau, Lettre au Président de la République, 4 mai 2026
Le 4 mai 2026, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France depuis dix ans, a adressé au président de la République sa dernière lettre annuelle avant de quitter ses fonctions. Dans ce qui ressemble à un testament économique, il a écrit ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé formuler : si la France "poursuit des choix gérontocratiques", elle compromet son avenir1. Le mot n'est pas d'un éditorialiste en colère, ni d'un économiste hétérodoxe. Il est choisi par un polytechnicien, énarque, ancien de Bercy, pour qualifier les arbitrages collectifs d'une démocratie libérale dans un document officiel adressé au chef de l'État. Quand l'establishment se retourne contre lui-même avec ce vocabulaire, c'est que quelque chose de fondamental a changé.
Ce changement mérite d'être nommé avec précision, et suivi de propositions à la hauteur du diagnostic.
I. Le constat : une démocratie qui se dévore elle-même
La gérontocratie française n'est pas une impression. C'est une réalité statistique que les chiffres documentent avec une cohérence accablante, une mécanique politique que la science électorale a formalisée, et une culture que le vocabulaire révèle malgré lui.
Pour la première fois dans l'histoire économique moderne de la France, les retraités affichent un niveau de vie supérieur à celui des actifs, une fois intégrés les loyers imputés liés à la propriété immobilière2. Ce phénomène est quasi unique parmi les pays de l'OCDE. 75 % des retraités sont propriétaires et détiennent 60 % du patrimoine financier et non financier du pays. Le patrimoine moyen des retraités est près de deux fois supérieur à celui des quadragénaires. Les dépenses de retraite représentent environ 14 % du PIB français, troisième niveau parmi les 38 pays de l'OCDE4. Et le déséquilibre démographique aggrave structurellement la situation : en 1960, quatre actifs finançaient un pensionné ; ils ne sont plus que 1,44 aujourd'hui5.
Le rapport 2026 de la Banque de France fournit la preuve chiffrée du mécanisme : la France affiche une productivité horaire parmi les meilleures de la zone euro, mais une croissance du PIB par habitant de seulement 1,1 % par an depuis 2010, contre 1,2 % en zone euro et 2,3 % aux États-Unis6. Les actifs produisent bien. Les gains sont redistribués vers les retraités plutôt que réinvestis dans la croissance. Villeroy de Galhau l'avait formulé sur France Inter en décembre 2025 avec une netteté inhabituelle pour un banquier central : "il fait plutôt le choix des seniors, dont je suis d'ailleurs, plutôt que des jeunes. D'habitude les parents ou les grands-parents aident leurs enfants ; là collectivement, nous sommes en train de faire l'inverse."
Cette inversion n'est pas le fruit d'une malveillance délibérée. Elle est la conséquence mécanique d'un système démocratique dont les incitations sont structurellement biaisées vers les intérêts des générations les plus âgées. La démocratie représentative repose sur un principe simple : qui vote décide, qui décide gouverne pour ceux qui votent. Les plus de 60 ans représentent aujourd'hui plus d'un tiers du corps électoral, et leur participation est systématiquement supérieure à celle des jeunes : lors du premier tour de la présidentielle 2022, le taux de participation des 65-69 ans dépassait 80 %, contre moins de 50 % chez les 18-24 ans7. Dans cette arithmétique, aucun gouvernement démocratiquement élu ne peut se permettre d'ignorer durablement les intérêts des seniors.
Tim Vlandas, professeur d'économie politique comparée à l'Université d'Oxford, a formalisé ce mécanisme dans un article fondateur publié dans The Political Quarterly en 20238. Sa thèse : le vieillissement des électorats a progressivement produit une "gérontonomie", économie politique stagnante structurée autour des besoins socio-économiques des personnes âgées, bonnes pensions et faible inflation, au détriment des investissements et de la croissance de long terme. Les seniors sanctionnent l'inflation, qui érode leur épargne, mais tolèrent le chômage, car ils ne travaillent plus, et la faible croissance, car leur richesse est déjà accumulée. Conclusion de Vlandas : la transformation lente des gérontocraties en gérontonomies risque de saper à terme la stabilité à la fois de la démocratie et du capitalisme, non par révolution, mais par étiolement progressif de la confiance des générations exclues du partage.
Derrière la gérontocratie électorale se cache un mécanisme plus profond : le financement par déficit de dépenses qui bénéficient aux générations actuelles aux dépens des générations futures. En 2026, la charge des intérêts de la dette publique française atteint 74 milliards d'euros, second poste de dépense de l'État après l'Éducation nationale. Villeroy de Galhau le chiffrait : "Chaque année, les intérêts que nous devons payer sur la dette nous coûtent 7 milliards de plus. Au bout de 10 ans, ça fait 70 milliards." La génération des baby-boomers a bénéficié d'un rendement exceptionnel sur ses cotisations retraite, tout en accumulant un patrimoine immobilier dans une période de taux réels faibles. Elle transmet à ses enfants une dette publique de 3 300 milliards d'euros, un marché immobilier inaccessible et une facture climatique différée.
La dimension culturelle est peut-être la plus résistante à la réforme. Le concept d'"acquis sociaux" est le marqueur linguistique le plus révélateur de la gérontocratie française. Dans aucun autre pays développé, ce terme ne jouit de la même sacralité. "Acquis" : ce qu'on a obtenu, ce qu'on conserve. L'horizon est derrière, non devant. La France consacre 14 % de son PIB aux retraites et moins de 1 % à la recherche-développement publique. Tocqueville avait diagnostiqué cette pathologie avec une lucidité prémonitoire : un pouvoir tutélaire qui décharge les citoyens du trouble de penser et de la peine de vivre. La gérontocratie française est peut-être la forme contemporaine de ce despotisme doux : non pas un régime qui opprime, mais un système qui a si bien récompensé une génération qu'elle n'a plus aucune raison de tolérer le changement.
II. Cinq réformes pour en finir avec la gérontocratie
La question n'est pas de savoir si la gérontocratie française est un problème. Villeroy de Galhau vient de trancher ce débat au niveau institutionnel. La question est de savoir si une démocratie peut se réformer contre les intérêts électoraux de sa majorité démographique. La réponse honnête est nuancée : la contrainte est réelle, mais les démocraties ont résolu des problèmes structurels que tout le monde jugeait insolubles quand la pression était suffisante et le leadership courageux. Voici cinq réformes qui répondent à la structure du problème plutôt qu'à ses seuls symptômes.
Première réforme : la règle d'or générationnelle et la jeunesse comme priorité contraignante
La réforme la plus fondamentale est d'inscrire dans la Constitution l'interdiction de financer par l'emprunt des dépenses courantes dont les générations futures ne tireront aucun bénéfice. Cette règle d'or générationnelle diffère de la règle d'or budgétaire ordinaire. Elle introduit une distinction cruciale entre investissements, dont le retour s'étend sur plusieurs générations et peuvent légitimement être financés par emprunt, et dépenses courantes, qui doivent être couvertes par des recettes courantes. Financer les retraites d'aujourd'hui par la dette de demain est exactement ce qu'une telle règle interdirait. C'est le principe que les familles appliquent spontanément : on s'endette pour acheter un logement, pas pour payer les courses. La Norvège gère son fonds souverain pétrolier selon un principe similaire, interdisant de dépenser plus que le rendement réel du fonds pour préserver le capital pour les générations futures.
Cette règle doit s'accompagner d'une contrainte symétrique sur les dépenses de jeunesse. Les investissements en faveur des générations montantes, éducation, formation professionnelle, logement, soutien à la natalité, n'ont pas d'électorat organisé derrière eux. Ils sont systématiquement sacrifiés aux dépenses de retraite et de santé. Une règle budgétaire garantissant un niveau minimum de dépenses pour la jeunesse en proportion du PIB, non compressible par les lois de finances ordinaires et opposable devant le Conseil constitutionnel, soustrait ces investissements aux arbitrages de court terme qui les sacrifient invariablement. Elle devrait s'accompagner d'une obligation de résultat mesurée par des indicateurs publics et auditables : une priorité budgétaire sans évaluation rigoureuse est un chèque en blanc.
Deuxième réforme : la réforme électorale
La gérontocratie est structurellement produite par le déséquilibre démographique du corps électoral. La réponse logique est de le corriger institutionnellement. L'abaissement de l'âge de vote à 16 ans est le plus immédiatement praticable. L'Autriche et Malte l'ont adopté pour toutes les élections. L'Allemagne et la Belgique pour les élections européennes depuis 20249. Les études comparatives de Mark Franklin montrent que cet abaissement augmente durablement la participation des jeunes en leur permettant de voter pour la première fois dans un cadre scolaire et familial propice à l'engagement civique. En France, il ajouterait environ 1,5 million d'électeurs, modifiant marginalement mais réellement l'équilibre du corps électoral.
Plus radical : le "demeny voting", théorisé par le démographe Paul Demeny et développé par les politistes González-Ricoy et Gosseries dans Institutions for Future Generations (Oxford University Press, 2016)10. Le principe : accorder aux jeunes électeurs un poids électoral légèrement supérieur à celui des électeurs âgés, en proportion de leur horizon temporel d'exposition aux conséquences des décisions politiques. Un électeur de 25 ans vivra en moyenne cinquante ans de plus qu'un électeur de 75 ans. Est-il démocratiquement légitime que l'égalité formelle du suffrage produise une inégalité réelle du pouvoir politique entre générations ? C'est une contradiction que nos démocraties vieillissantes devront affronter.
Troisième réforme : la déductibilité fiscale de l'épargne retraite et la capitalisation partielle
Ces deux réformes partagent une logique commune : réduire la dépendance au régime par répartition en développant la propriété individuelle des droits à la retraite. La déductibilité fiscale de l'épargne retraite individuelle encouragerait chaque citoyen à constituer son propre capital retraite indépendamment du système collectif. Le modèle existe : les 401(k) américains permettent de déduire jusqu'à 23 000 dollars par an du revenu imposable. En France, le Plan d'épargne retraite créé en 2019 va dans cette direction mais reste trop limité dans ses plafonds et trop peu diffusé. Une réforme ambitieuse doublerait ces plafonds, simplifierait radicalement les règles d'accès et créerait un compte universel portable couvrant l'ensemble de la carrière indépendamment du statut professionnel. Un mécanisme d'abondement public dégressif compenserait l'inégalité de capacité d'épargne sans supprimer l'incitation à l'effort individuel.
La capitalisation partielle est la réforme la plus structurelle. Introduire un étage de capitalisation obligatoire, limité dans un premier temps aux revenus supérieurs au plafond de la Sécurité sociale et financé en partie par la désindexation des plus hautes pensions, offrirait aux générations futures des droits mieux définis et moins exposés aux aléas politiques. La Suède a opéré cette transition dans les années 1990, combinant un régime notionnel par répartition avec un étage de capitalisation individuelle de 2,5 % du salaire brut. Les Pays-Bas et le Danemark maintiennent des fonds de pension collectifs capitalisés parmi les mieux gérés au monde. Ces pays ont engagé leurs réformes avant que la pression démographique ne supprime toute marge de manoeuvre. La France a encore cette marge. Pour combien de temps ?
Quatrième réforme : la concurrence entre régimes de retraite
La gestion centralisée et non concurrentielle des régimes de retraite français est l'un des monopoles les plus protégés du modèle social. La réforme consisterait à permettre à chaque cotisant de choisir entre plusieurs gestionnaires de son régime, publics et privés, en concurrence sur leurs rendements nets de frais. Les droits acquis resteraient garantis par l'État : seule la gestion serait mise en concurrence. Un cadre réglementaire strict, un plafonnement des frais de gestion, une garantie de rendement minimal et une obligation de transparence totale permettraient de bénéficier des avantages de la concurrence sans les excès documentés dans le modèle chilien. La concurrence entre gestionnaires force l'efficacité, réduit les coûts, améliore la qualité de service et incite à l'innovation. Ces effets sont documentés dans tous les secteurs où elle a été introduite. Il n'y a pas de raison structurelle qu'ils ne s'appliquent pas à la gestion des retraites.
Cinquième réforme : le marché secondaire des droits à la retraite
La cinquième réforme est la plus originale. Les droits à la retraite que chaque citoyen accumule tout au long de sa carrière constituent un patrimoine considérable, souvent le principal actif d'un ménage, mais un patrimoine totalement illiquide, auquel on ne peut accéder qu'à l'âge légal sous forme de rente viagère. Cette illiquidité est économiquement inefficiente : un entrepreneur de 45 ans qui a besoin de capitaux pour développer son entreprise ne peut pas mobiliser ses droits accumulés pendant vingt ans. Un salarié qui veut financer la formation de ses enfants est dans la même situation.
La réforme consisterait à créer un marché secondaire des droits à la retraite, permettant à des individus de monétiser partiellement leurs droits avant l'âge légal, en échange d'une réduction de leur pension future. Ce marché serait encadré : un plancher de pension minimale garanti par l'État, un plafond de mobilisation anticipée, une obligation de conseil financier indépendant avant toute transaction. Si les droits à la retraite appartiennent réellement à ceux qui les ont cotisés, pourquoi ne peuvent-ils pas en disposer librement ? Un individu qui mobilise une partie de ses droits à 45 ans pour investir dans un projet créateur de valeur sera probablement mieux loti à 65 ans que s'il avait attendu passivement que sa pension lui soit versée.
Conclusion : cinq réformes, une logique
Ces cinq réformes s'organisent autour d'une logique libérale claire : restaurer les incitations économiques qui alignent les intérêts individuels sur l'intérêt collectif intergénérationnel, et rééquilibrer le pouvoir politique entre générations sans le confisquer. Elles supposent de dire aux retraités actuels que certains avantages dont ils bénéficient ne sont pas justifiés, et aux jeunes générations que leur libération de la tutelle gérontocratique exige d'elles une épargne et une responsabilité individuelles accrues.
Le vrai courage politique n'est pas de promettre ce qui est populaire. C'est de dire ce qui est vrai : que la France ne peut pas continuer à se dévorer elle-même, et que le changement, pour être juste, doit être assumé par ceux qui en ont les moyens plutôt que différé sur ceux qui n'ont pas encore voix au chapitre.


