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Comment les humains sont-ils devenus les objets des machines ?
Fragments de civilisation

Comment les humains sont-ils devenus les objets des machines ?

Du smartphone à la « pulsion du clic », Mark Fisher décrit notre capture par les machines

Mark Fisher

4 octobre 2026

En 2016, Mark Fisher voyait dans le smartphone bien davantage qu’un nouvel objet technique. Avec lui, le cyberespace cessait d’être un lieu auquel nous choisissions d’accéder pour devenir un environnement permanent, branché sur notre attention, nos désirs et notre système nerveux. De Baudrillard à Deleuze, de la « pulsion du clic » au « pseudo-présent », nous publions une sélection commentée de Touchscreen Capture, l’un de ses textes les plus saisissants sur notre condition numérique.

Quand le cyberespace a accès à nous

La rhétorique enthousiaste autour de « l’accès », associée aux dispositifs mobiles de communication, doit être renversée. Ce ne sont pas les groupes humains ou les individus qui disposent d’un accès à une richesse illimitée d’informations ; c’est désormais le cyberespace qui dispose d’un accès pratiquement illimité à nous, à nos systèmes nerveux, à nos appétits, à notre énergie, à notre attention.

Nous devenons un canal par lequel le capitalisme communicationnel circule et prolifère, esclaves de la pulsion du clic : une pulsion qui érode notre capacité à contrôler nos impulsions tout en conservant en permanence une trace de tout ce que nous faisons.

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C’est ici que Fisher rejoint directement Deleuze. Dans les sociétés de contrôle, écrivait celui-ci, l’individu tend à devenir un « dividuel » : un ensemble de données, de comportements et de signaux susceptibles d’être continuellement enregistrés et traités. Fisher ajoute une dimension supplémentaire : ce ne sont plus seulement nos comportements qui sont captés, mais notre attention et notre système nerveux eux-mêmes qui deviennent des ressources du réseau.

Il est depuis longtemps évident que, dès l’apparition du courrier électronique, il n’y avait plus véritablement ni horaires de travail ni lieu de travail. Lorsque les smartphones sont devenus omniprésents, la situation par défaut fut que leurs utilisateurs se trouvent en permanence à l’intérieur du cyberespace : ils devaient désormais faire un effort délibéré pour s’en déconnecter.

Mais cela signifie que nous ne parlons plus tant de cyberespace que de cyberespace-temps. Qu’est-ce qui caractérise davantage le moment présent que notre vérification anxieuse, de nos messages, susceptibles d’apporter des opportunités ou des demandes, souvent les deux à la fois ; ou, de manière plus abstraite, de notre statut, qui, comme le marché boursier, est constamment réévalué, jamais définitivement fixé ?

[…]

Être perpétuellement branché sur une multitude de plateformes de communication (SMS, réseaux sociaux, courrier électronique) conduit à l’état que Linda Stone appelle « l’attention partielle continue ».

Nous nous retrouvons dans un état de fébrilité numérique, les doigts tressaillant au-dessus de l’écran, toujours prêts à effectuer le prochain clic. La pulsion du clic court-circuite le désir au point que même la pornographie la plus exploitatrice paraît désuète. Car la pornographie exige encore que l’on s’attarde au moins un minimum sur ses images ; tandis qu’avec la pulsion du clic, le désir consiste toujours, et uniquement, à cliquer : un automatisme moteur.

Pour Baudrillard, l’enjeu était qu’une ancienne critique, fondée sur l’idée d’une population passive, soumise à un Spectacle qui lui était imposé, était devenue obsolète. Les systèmes de contrôle s’étaient adaptés en conséquence. Ils ne commandaient plus les populations ; ils leur demandaient de participer.

Il n’y a plus de possibilité de dériver ni de rêver. Les alertes rouges clignotantes agissent comme des inhibiteurs de transe, nous maintenant dans un état d’instabilité insomniaque : encore un clic, encore un message. Et chaque alerte apporte avec elle une nouvelle urgence…

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Le contrôle dont parlait Deleuze n’a donc plus besoin de prendre la forme d’une contrainte extérieure. La notification fonctionne précisément parce qu’elle exige notre participation. Nous touchons volontairement l’écran, ouvrons volontairement l’application, répondons volontairement au message. La puissance du dispositif tient à ce que son sujet participe lui-même à son fonctionnement.

La disparition de l'ennui et l'omniprésence de l'ennuyeux

Il est certainement vrai que l’on pourrait presque éprouver de la nostalgie pour l’ennui 1.0. Le vide morne des dimanches, les heures tardives de la nuit après l’arrêt des programmes télévisés, même les interminables minutes passées à attendre dans une file ou les transports en commun : pour quiconque possède un smartphone, ce temps vide a désormais pratiquement disparu.

Dans l’environnement intensif, permanent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept du cyberespace capitaliste, le cerveau n’a plus droit au moindre temps mort ; il est au contraire inondé par un flux continu de stimulations de faible intensité.

Pourtant, l’ennui était ambivalent : il ne s’agissait pas simplement d’un sentiment négatif dont on souhaitait se débarrasser. Pour le punk, le vide de l’ennui constituait un défi, une injonction et une possibilité : si nous nous ennuyons, alors c’est à nous de produire quelque chose qui remplira cet espace. Mais l’exigence de participation imposée par le capital semble avoir neutralisé l’ennui. Il n’y a désormais ni excuse ni possibilité de s’ennuyer.

[…]

Mais si la forme contemporaine du capitalisme a extirpé l’ennui, elle n’a pas vaincu l’ennuyeux. Au contraire, on pourrait soutenir que l’ennuyeux est partout. Pour l’essentiel, nous avons renoncé à attendre de la culture qu’elle nous surprenne : et cela vaut autant pour la culture dite « expérimentale » que pour la culture populaire, toutes deux enfermées, pendant la majeure partie du XXIᵉ siècle, dans la répétition et l’homogénéité.

C’est simplement que personne ne s’ennuie parce qu’il n’existe plus aucun sujet capable de s’ennuyer.

L’ennui est un état d’absorption, et même un état d’absorption intense, raison pour laquelle il peut être si oppressant. L’ennui consume notre être ; nous avons l’impression que nous ne lui échapperons jamais. Or c’est précisément cette capacité d’absorption qui est aujourd’hui attaquée, du fait de la dispersion constante de l’attention.

Si l’ennui est une forme d’absorption vide, il devrait pouvoir être contré par des formes plus positives d’absorption. Mais ce sont précisément ces formes d’absorption que le capitalisme est incapable de fournir. Au lieu de nous absorber, il nous distrait de l’ennuyeux.

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Fisher distingue ici deux choses que le smartphone tend à confondre : ne rien faire et s’ennuyer. L’ennui exige encore une durée continue. La sollicitation numérique supprime cette durée sans nécessairement produire une expérience plus riche. L’individu n’est plus absorbé : son attention passe continuellement d’un stimulus à un autre.

Peut-être le sentiment le plus caractéristique de notre époque est-il un mélange d’ennui et de compulsion. Nous nous ennuyons alors même que nous sommes fascinés, et la distraction illimitée nous permet d’éviter de nous confronter à la finitude réelle du temps qui nous est accordé en tant qu’êtres mortels, alors même que la mort se rapproche.

Le fait de reconnaître que ces choses sont ennuyeuses ne nous empêche pas de faire encore un quiz Facebook, de lire encore une liste BuzzFeed, ou de cliquer sur des ragots concernant une célébrité dont nous n’avons pas le moindre intérêt. Nous passons sans fin d’une chose ennuyeuse à une autre, mais nos systèmes nerveux sont tellement surstimulés que nous n’avons jamais le luxe de ressentir l’ennui.

Il en résulte un étrange état existentiel, dans lequel l’épuisement se fond dans une surstimulation insomniaque, peu importe notre fatigue, il reste toujours du temps pour un clic supplémentaire, tandis que plaisir et anxiété coexistent.

Le présent tourne en boucle

Ce qui caractérise tant de rencontres avec la culture contemporaine est au contraire la confusion de l’ancien avec le nouveau : ce qui constitue en réalité une répétition est vécu comme si cela se produisait pour la première fois.

Au lieu d’un pseudo-passé immédiatement fabriqué, nous languissons dans ce que l’on pourrait appeler le pseudo-présent : un maintenant vécu comme nouveau, mais qui, en réalité, est constitué de ce qui nous est déjà familier.

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Le GIF était pour Fisher la forme emblématique de cette boucle. Dix ans plus tard, le flux infini en fournit une expression plus radicale encore : une vidéo chasse la précédente, une tendance remplace l’autre, chaque contenu se présente comme nouveau, tandis que la structure demeure inchangée. Toujours du nouveau ; jamais de véritable après.

Une simulation sans extérieur

La cybertechnologie est intégrée à la vie quotidienne, ce qui signifie que la vie quotidienne est intégrée au cyberespace ; ce qui est certain, c’est que le cyberespace n’est plus cette séduisante hétérotopie qu’il représentait pour les personnages de Neuromancer.

[…]

De telles images produisent plutôt le sentiment d’être à l’intérieur d’une simulation qui n’a pas d’extérieur.

Le futur, dans la mesure où il peut encore être imaginé, n’offre rien d’autre que davantage de la même chose.

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Cette absence d’extérieur est aussi ce que Fisher appelait le « réalisme capitaliste » : non pas la conviction enthousiaste que le système est bon, mais le sentiment qu’aucun autre système ne peut réellement être imaginé. Dans Touchscreen Capture, cette clôture devient aussi technologique et temporelle.  Le réseau absorbe le monde quotidien tandis que le futur, écrit Fisher, ne promet plus que « davantage de la même chose ». C’est peut-être ici que Fisher rejoint le plus directement la société de contrôle de Deleuze. Le cyberespace n’est plus un espace distinct du « monde réel », auquel on déciderait d’entrer. Travail, relations, achats, divertissement, information et mémoire passent par les mêmes infrastructures. Nous ne choisissons plus vraiment d’entrer dans le réseau : c’est la sortie qui exige désormais une décision.

[…]

La simulation sans extérieur n’est rien d’autre que le capitalisme lui-même.

Il s’agit d’une fiction où l’on est pris dans les pulsions d’appareils communicationnels aussi interminables qu’ils sont indissociables d’un capitalisme qui se projette lui-même dans tout futur imaginable.

[…]

La conscience aiguë de soi est en réalité une sorte de réflexivité machinique terne, où la machine en question ne possède rien de la sublimité gothique de Wintermute dans Neuromancer ; elle ressemble plutôt à une intelligence artificielle ennuyeuse qui serait devenue consciente de ses propres comportements routinisés sans être capable de les modifier.

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Le passage est écrit avant l’explosion de l’intelligence artificielle générative. Fisher ne dit pas que les machines sont devenues nos maîtres. Son renversement est plus subtil : les comportements humains commencent eux-mêmes à prendre une forme machinique — répétition, automatisme, feedback, mesure permanente. Nous continuons à penser la machine comme un outil placé à notre disposition. Pourtant, les dispositifs numériques organisent déjà une relation inverse : ils sollicitent l’homme, enregistrent ses réactions, transforment son attention en données et utilisent son comportement pour améliorer leur propre fonctionnement. Avec les algorithmes de recommandation puis l’intelligence artificielle, ce renversement s’approfondit : la machine ne se contente plus d’exécuter nos instructions ; elle mobilise en permanence l’activité humaine pour apprendre, se perfectionner et produire la prochaine sollicitation. L’homme n’est plus seulement l’utilisateur de la machine mais devient l’un de ses instruments. Nous travaillons aujourd'hui pour les machines que nous croyons faire travailler pour nous.

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