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La promesse intenable du socialisme : décider pour tous qui reçoit quoi

Bataille de San Romano, Paolo Uccello, 1438-40

La guerre économique

La promesse intenable du socialisme : décider pour tous qui reçoit quoi

Ludwig von Mises sur le problème de la distribution

Ludwig Von Mises

28 mars 2026

Le socialisme échoue non seulement sur le plan moral, mais surtout sur le plan technique : privé de marché et de prix, il ne peut ni calculer, ni produire efficacement, ni répartir équitablement. La question centrale, qui doit recevoir quoi, ne peut alors être tranchée rationnellement, mais seulement arbitrairement. Nous traduisons pour la première fois ce texte indispensable, issu du premier chapitre de Le calcul économique dans la communauté socialiste (1920) par Ludwig Von Mises.

Sous le socialisme, tous les moyens de production sont la propriété de la communauté. C’est la communauté seule qui peut en disposer et qui détermine leur usage dans la production. Il va de soi que la communauté ne sera en mesure d’exercer ses pouvoirs de disposition qu’en instituant un organe spécial à cet effet. La structure de cet organe et la question de savoir comment il exprimera et représentera la volonté collective sont pour nous d’une importance secondaire. On peut supposer que cela dépendra du choix du personnel et, dans les cas où le pouvoir n’est pas confié à une dictature, du vote majoritaire des membres de la collectivité.

Le propriétaire des biens de production, qui a fabriqué des biens de consommation et en devient ainsi le propriétaire, a désormais le choix soit de les consommer lui-même, soit de les faire consommer par d’autres. Mais lorsque la communauté devient propriétaire des biens de consommation qu’elle a obtenus par la production, un tel choix n’existe plus. Elle ne peut pas elle-même consommer ; elle est nécessairement contrainte de laisser d’autres le faire. Qui doit consommer et ce que chacun doit consommer constitue le cœur du problème de la distribution socialiste.

Il est caractéristique du socialisme que la distribution des biens de consommation doit être indépendante de la question de la production et de ses conditions économiques. Il est incompatible avec la nature de la propriété collective des moyens de production qu’elle s’appuie, même en partie, pour sa distribution, sur l’imputation économique du produit aux facteurs particuliers de production. Il est logiquement absurde de parler du travailleur jouissant du « produit intégral » de son travail, puis de soumettre à une distribution distincte les parts des facteurs matériels de production. Car, comme nous le montrerons, il est dans la nature même de la production socialiste que les parts des différents facteurs de production dans le revenu national ne peuvent être déterminées, et qu’il est en fait impossible d’évaluer le rapport entre dépenses et revenus.

La base qui sera choisie pour la distribution des biens de consommation entre les individus est pour nous une considération d’importance plus ou moins secondaire. Qu’ils soient répartis selon les besoins individuels, de sorte que celui qui a le plus de besoins reçoive le plus, ou que l’homme supérieur reçoive davantage que l’inférieur, ou encore qu’une distribution strictement égale soit envisagée comme idéale, ou que le service rendu à l’État constitue le critère, cela importe peu quant au fait que, dans tous les cas, les parts seront attribuées par l’État.

Supposons la proposition simple selon laquelle la distribution sera déterminée sur le principe que l’État traite tous ses membres de manière égale ; il n’est pas difficile d’imaginer un certain nombre de particularités telles que l’âge, le sexe, la santé, la profession, etc., selon lesquelles ce que chacun reçoit sera gradué. Chaque camarade reçoit un ensemble de coupons, échangeables dans un certain délai contre une quantité déterminée de certains biens spécifiés. Ainsi, il peut manger plusieurs fois par jour, disposer d’un logement permanent, de divertissements occasionnels et d’un costume neuf de temps à autre. Que la satisfaction de ces besoins soit suffisante ou non dépendra de la productivité du travail social.

En outre, il n’est pas nécessaire que chacun consomme la totalité de sa part. Il peut en laisser une partie se perdre sans la consommer ; il peut en faire des cadeaux ; il peut même, dans la mesure où la nature des biens le permet, la conserver pour un usage futur. Il peut aussi en échanger une partie. L’amateur de bière se débarrassera volontiers des boissons non alcoolisées qui lui sont attribuées s’il peut obtenir davantage de bière en échange, tandis que l’abstinent sera prêt à renoncer à sa part de boisson s’il peut obtenir d’autres biens en contrepartie. L’amateur d’art sera disposé à céder ses billets de cinéma afin d’entendre plus souvent de la bonne musique ; le philistin sera tout à fait prêt à abandonner les billets lui donnant accès aux expositions d’art en échange de plaisirs qu’il comprend plus facilement. Tous accueilleront favorablement les échanges. Mais l’objet de ces échanges sera toujours constitué de biens de consommation. Les biens de production, dans une communauté socialiste, sont exclusivement collectifs ; ils sont une propriété inaliénable de la communauté et, par conséquent, des res extra commercium.

Le principe de l’échange peut ainsi fonctionner librement dans un État socialiste dans les limites étroites qui lui sont permises. Il ne se développera pas nécessairement toujours sous la forme d’échanges directs. Les mêmes raisons qui ont toujours conduit à l’établissement de l’échange indirect continueront d’exister dans un État socialiste et d’offrir des avantages à ceux qui y recourent. Il s’ensuit que l’État socialiste offrira également une place à l’usage d’un moyen d’échange universel — c’est-à-dire de la monnaie. Son rôle sera fondamentalement le même dans une société socialiste que dans une société concurrentielle ; dans les deux cas, elle sert de moyen d’échange universel. Pourtant, la signification de la monnaie dans une société où les moyens de production sont contrôlés par l’État sera différente de celle qu’elle revêt dans une société où ils sont détenus par des propriétaires privés. Elle sera, en fait, incomparablement plus restreinte, puisque le champ des biens disponibles pour l’échange sera plus limité, étant donné qu’il sera restreint aux biens de consommation. En outre, précisément parce qu’aucun bien de production ne deviendra jamais l’objet d’un échange, il sera impossible d’en déterminer la valeur monétaire. La monnaie ne pourra jamais, dans un État socialiste, remplir le rôle qu’elle joue dans une société concurrentielle pour déterminer la valeur des biens de production. Le calcul en termes monétaires y sera impossible.

Les relations qui résultent de ce système d’échange entre camarades ne peuvent être ignorées par ceux qui sont responsables de l’administration et de la distribution des produits. Ils doivent prendre ces relations pour base lorsqu’ils cherchent à répartir les biens par tête en fonction de leur valeur d’échange. Si, par exemple, 1 cigare devient équivalent à 5 cigarettes, il sera impossible pour l’administration de fixer arbitrairement la valeur de 1 cigare = 3 cigarettes comme base d’une distribution égale de cigares et de cigarettes respectivement. Si les coupons de tabac ne doivent pas être échangés uniformément pour chaque individu, en partie contre des cigares, en partie contre des cigarettes, et si certains ne reçoivent que des cigares et d’autres seulement des cigarettes, soit parce que tel est leur souhait, soit parce que le bureau des coupons ne peut pas faire autrement à ce moment-là, alors les conditions d’échange du marché devront être prises en compte. Sinon, tous ceux qui reçoivent des cigarettes seraient désavantagés par rapport à ceux qui reçoivent des cigares. Car celui qui reçoit un cigare peut l’échanger contre cinq cigarettes, alors qu’il n’est débité que de trois cigarettes.

Les variations dans les relations d’échange dans les transactions entre camarades entraîneront donc des variations correspondantes dans les estimations de l’administration quant au caractère représentatif des différents biens de consommation. Chaque variation de ce type montre qu’un écart est apparu entre les besoins particuliers des camarades et leur satisfaction, parce qu’en réalité un bien est plus fortement désiré qu’un autre.

L’administration s’efforcera certes de tenir compte de ce point également en matière de production. Les articles les plus demandés devront être produits en plus grande quantité, tandis que la production de ceux qui sont moins demandés devra être réduite. Un tel contrôle peut être possible, mais il y a une chose qu’il ne pourra pas faire : il ne doit pas laisser à chaque camarade le soin de demander la valeur de son coupon de tabac soit en cigares, soit en cigarettes à sa guise. Si le camarade avait le droit de choisir, il pourrait fort bien arriver que la demande de cigares et de cigarettes dépasse l’offre, ou inversement que des cigares ou des cigarettes s’accumulent dans les bureaux de distribution parce que personne ne voudrait les prendre.

Si l’on adopte le point de vue de la théorie de la valeur-travail, le problème admet aisément une solution simple. Le camarade est alors crédité pour chaque heure de travail effectuée, et cela lui donne droit de recevoir le produit d’une heure de travail, diminué du montant prélevé pour couvrir les obligations de la communauté dans son ensemble, telles que l’entretien des incapables, l’éducation, etc.

En supposant que la part prélevée pour couvrir les dépenses collectives représente la moitié du produit du travail, chaque travailleur ayant travaillé une heure complète n’aurait droit d’obtenir qu’une quantité de produit correspondant en réalité à une demi-heure de travail. En conséquence, quiconque est en mesure d’offrir deux fois le temps de travail nécessaire à la fabrication d’un article pourrait le retirer du marché et l’affecter à son propre usage ou à sa propre consommation. Pour clarifier notre problème, il sera préférable de supposer que l’État ne prélève en fait rien directement sur les travailleurs pour faire face à ses obligations, mais impose plutôt un impôt sur le revenu à ses membres actifs. De cette manière, chaque heure de travail effectuée donnerait droit à prélever pour soi une quantité de biens correspondant à une heure de travail.

Cependant, une telle manière de régler la distribution serait impraticable, car le travail n’est pas une quantité uniforme et homogène. Entre les différents types de travail, il existe nécessairement une différence qualitative, qui conduit à une valorisation différente selon les conditions de l’offre et de la demande de leurs produits. Par exemple, l’offre de tableaux ne peut être augmentée ceteris paribus sans porter atteinte à la qualité du produit. Or, on ne peut pas permettre à un travailleur ayant fourni une heure de travail du type le plus simple d’avoir droit au produit d’une heure de travail d’un type supérieur. Il devient dès lors totalement impossible, dans toute communauté socialiste, d’établir un lien entre l’importance pour la communauté d’un type de travail et la répartition du produit du processus de production collectif. La rémunération du travail ne peut donc procéder que sur une base arbitraire ; elle ne peut être fondée sur l’évaluation économique du produit comme dans une société concurrentielle, où les moyens de production sont entre des mains privées, puisque — comme nous l’avons vu — une telle évaluation est impossible dans une communauté socialiste. Les réalités économiques imposent néanmoins des limites claires au pouvoir de la communauté de fixer arbitrairement la rémunération du travail : en aucun cas la somme consacrée aux salaires ne peut, sur une certaine durée, excéder le revenu.

Dans ces limites, elle peut agir comme elle l’entend. Elle peut décréter que tout travail doit être considéré comme ayant une valeur égale, de sorte que chaque heure de travail, quelle que soit sa qualité, entraîne la même rémunération ; elle peut tout aussi bien établir des distinctions selon la qualité du travail accompli. Mais dans les deux cas, elle doit se réserver le pouvoir de contrôler la répartition concrète du produit du travail. Elle ne pourra jamais organiser les choses de telle sorte que celui qui a fourni une heure de travail ait également le droit de consommer le produit d’une heure de travail, même en laissant de côté la question des différences de qualité du travail et des produits, et en supposant en outre qu’il serait possible de mesurer la quantité de travail représentée par un article donné. Car, au-delà du travail proprement dit, la production de tous les biens économiques implique également le coût des matières premières. Un article dans lequel davantage de matières premières sont utilisées ne peut jamais être considéré comme ayant la même valeur qu’un autre dans lequel il en est utilisé moins.

Ludwig Von Mises, Le calcul économique dans la communauté socialiste (1920)