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Le dernier homme et l’ennui : Fukuyama face à la fin de l’Histoire

« Le Prince Noir à Crécy » de Julian Story, 1888.

Fragments de civilisation

Le dernier homme et l’ennui : Fukuyama face à la fin de l’Histoire

Pourquoi nos démocraties se retournent-elles contre elles-mêmes ?

Francis Fukuyama

25 avril 2026

Et si nos sociétés ne déclinaient pas par manque de richesses ou de libertés… mais par excès de confort ? Dans ce texte incisif paru en 2024, Francis Fukuyama défend une thèse provocante : en l’absence de rival idéologique sérieux, les démocraties libérales ne sont plus mises à l'épreuve de l’extérieur — elles se fragilisent de l’intérieur. Quête de reconnaissance, polarisation, rejet des élites : autant de symptômes d’un ordre politique contesté, non pas parce qu’il aurait été remplacé, mais parce qu’il ne parvient plus à satisfaire pleinement des sociétés qui n’entrevoient pourtant aucune alternative. Une analyse lucide des racines profondes du désordre politique contemporain et des fragilités structurelles de l’Occident.

Ces vingt dernières années ont été difficiles pour la démocratie libérale dans le monde. Dans son enquête annuelle « La liberté dans le monde » , Freedom House a constaté un recul du niveau global de la démocratie au cours des dix-huit dernières années. Ce « recul démocratique » se caractérise non seulement par la montée en puissance de régimes autoritaires comme la Russie et la Chine, mais aussi par le recul démocratique de nombreux pays aspirant à une démocratie, tels que la Tunisie, le Myanmar, le Salvador et la Géorgie. Plus inquiétant encore est la montée des mouvements nationalistes populistes dans des démocraties plus anciennes comme les États-Unis, l’Inde et plusieurs pays européens, ainsi que la perte de confiance manifeste dans la supériorité de la démocratie comme forme de gouvernement. 

Aux États-Unis, cette perte de confiance est manifeste aux deux extrémités de l'échiquier politique. À gauche, les militants de la génération Z méprisent le libéralisme, qu'ils considèrent comme une doctrine dépassée, héritée de la génération de leurs parents, voire de leurs grands-parents, et qui a lamentablement échoué à instaurer la justice sociale ou à encadrer les grandes entreprises. Nombre d'entre eux refuseront aujourd'hui de voter pour « Joe le Génocide » Biden en novembre prochain. À droite, on observe une aspiration au pouvoir autoritaire, de plus en plus manifeste chez le futur candidat républicain à la présidence, qui a déjà tenté de truquer une élection. 

Ce recul démocratique mondial a, sans surprise, eu des conséquences personnelles pour moi, en tant qu'auteur de mon article de 1989 intitulé « La fin de l'histoire ? » et de son adaptation en livre, « La fin de l'histoire et le dernier homme » , parue en 1992. Dans cet article, j'avais constaté une tendance mondiale vers la démocratie libérale qui s'était accélérée quelques mois avant la chute du mur de Berlin.

Plusieurs fois par semaine, on me demande pourquoi ma thèse était si erronée, ou quand je vais la rétracter. Ma réponse a toujours comporté plusieurs volets. Nous vivons manifestement dans une ère très différente de la période exaltante du début des années 1990 ; aujourd’hui, il est évident que les forces illibérales gagnent du terrain dans de nombreuses régions du monde. Mais la « fin de l’histoire » n’était pas une prédiction de la diffusion inévitable de la démocratie libérale aux quatre coins du globe à court terme. J’avais alors explicitement déclaré que le nationalisme et la religion continueraient d’exister comme alternatives à un ordre libéral. Je cherchais plutôt à soulever la question de savoir s’il n’y avait pas eu de progrès dans l’évolution politique des institutions humaines, non seulement au cours des dernières décennies, mais aussi sur plusieurs siècles. Les marxistes pensaient que le communisme constituait un stade supérieur de la civilisation humaine dans cette évolution à long terme ; mon argument était que la démocratie libérale, liée à une économie de marché, n’avait pas de concurrents qui soient en réalité des formes d’ordre social supérieures.

Ce qui est frappant dans le recul démocratique contemporain, c'est que rares sont ceux qui, mécontents de la démocratie libérale, parviennent à formuler une vision claire d'un système social alternatif fondamentalement supérieur. Certes, les démocraties libérales contemporaines n'ont pas tenu leur promesse fondamentale d'égalité devant la loi. C'est le cas des États-Unis, le plus ancien régime de ce type. Mais rares sont ceux qui remettent en question les principes fondamentaux issus des révolutions française et américaine, à savoir un ordre politique fondé sur les principes jumeaux de liberté et d'égalité, ou sur l'égalité des libertés. Il existe certes des alternatives qui privilégient un sous-groupe de personnes par rapport aux autres, en fonction de la religion, de l'origine ethnique ou de la nationalité. Mais ces systèmes ne sauraient guère séduire d'autres personnes que le groupe privilégié en question. 

Mais s'il n'existe pas de meilleure alternative que la démocratie libérale, pourquoi tant de personnes à travers le monde, vivant sous de tels régimes, sont-elles si mécontentes aujourd'hui ? J'avais prédit l'émergence de ce mécontentement dans mon livre de 1992, que nombre de mes critiques n'avaient pas pris la peine de lire jusqu'au bout. 

Les cinq derniers chapitres traitaient du « dernier homme », une expression méprisante de Friedrich Nietzsche désignant l'individu qui apparaît à la fin de l'histoire. Le « dernier homme » est un être sans orgueil, sans aspiration à s'améliorer, se contentant de plaisirs futiles et du bien-être matériel. La démocratie libérale excelle à instaurer la paix et la prospérité, à une échelle jamais atteinte auparavant dans l'histoire de l'humanité. Mais tout le monde ne se satisfait pas d'être un « dernier homme ». Il existe une autre facette de la psyché humaine qui aspire à plus que le confort matériel, ce que Platon, dans La République , nomme thymos . Ce mot grec peut se traduire par fougue, orgueil ou colère. Il s'agit de cet aspect de la psyché humaine qui recherche la reconnaissance de sa dignité intrinsèque.  Le thymos peut se manifester par la colère lorsqu'on est manqué de respect et traité comme un être inférieur aux autres ; mais il peut aussi se traduire par l'orgueil d'être perçu comme supérieur à autrui. Et c'est là que réside l'instabilité fondamentale de la démocratie libérale actuelle.

En d'autres termes, certains êtres humains ne veulent pas être les derniers à subir le même sort ; ils veulent lutter pour que leur dignité soit reconnue, ou que celle des personnes maltraitées ou marginalisées soit reconnue. S'ils ont le privilège de vivre dans une démocratie libérale établie et prospère comme les États-Unis, ils se retourneront contre leurs propres institutions. Comme je le disais déjà en 1992,

L'expérience montre que si les hommes ne peuvent lutter pour une cause juste parce que celle-ci a triomphé dans une génération précédente, alors ils lutteront contre elle. Ils lutteront pour le simple plaisir de lutter. Autrement dit, ils lutteront par ennui : car ils ne peuvent concevoir un monde sans lutte. Et si la majeure partie du monde dans lequel ils vivent est caractérisée par une démocratie libérale, pacifique et prospère, alors ils lutteront contre cette paix et cette prospérité, et contre la démocratie. 

La lutte pour la lutte, c'est ce qui arrive à la fin de l'histoire, quand le monde est en assez bon état et qu'il n'y a plus de grandes causes qui justifient de risquer sa vie. Dans cette « vieillesse de l'humanité », toutes les alternatives possibles à la démocratie libérale ont été essayées, et aucune ne s'est révélée particulièrement inspirante.