De l’Athènes de Marco Rubio à l’Antéchrist de Peter Thiel
Le 7 octobre 2026, Marco Rubio est monté sur la Pnyx. Derrière lui se dressait l’Acropole ; devant lui, la colline depuis laquelle les citoyens d’Athènes délibéraient. Le secrétaire d’État américain a choisi d’y parler de puissance : ambition, excellence, industrie, technologie, courage et survie.
À plusieurs milliers de kilomètres de là, Peter Thiel mobilise les récits chrétiens de la fin des temps pour penser la politique du risque. L’Antéchrist incarne chez lui la promesse d’une sécurité universelle obtenue par la surveillance et l’arrêt du progrès. Palmer Luckey, fondateur d’Anduril, propose une traduction industrielle de cette inquiétude : réconcilier la Silicon Valley et l’armée, fabriquer avant que l’État ne commande, armer les alliés afin qu’ils combattent eux-mêmes.
Athènes, école de puissance
À Athènes, le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, pose les bases d'une refondation de la civilisation occidentale. Athènes fournit à son discours une origine et une méthode : une civilisation peut convertir la défaite en monument, à condition de préserver le caractère qui l’a rendue créatrice.
« Ici, à Athènes, nous trouvons la première réalisation complète de tous les traits essentiels qui allaient définir l’Occident : un individualisme farouche et une ambition incessante ; l’audace de l’exploration et de l’invention ; le désir de découverte, d’aventure, de risque et de gloire. Une curiosité insatiable pour le monde et les principes qui le régissent, une soif de connaître les mystères de la nature et de saisir les secrets du cosmos.
Une impatience devant la notion même d’impossibilité, une résistance à toutes les frontières et à toutes les limites, un effort constant pour sonder les profondeurs de l’inconnu. Il ne s’agissait pas des formules d’une école philosophique. C’étaient les caractéristiques d’un peuple, exprimées dans ses traditions, ses récits, son imagination, les qualités exigées de ses citoyens et les choses pour lesquelles il vivait, combattait et mourait. »
Marco Rubio, discours à la Pnyx, Athènes, 7 octobre 2026
Rubio fait dépendre le régime politique d’un caractère collectif. La démocratie suppose des individus capables d’explorer, de rivaliser, d’inventer et d’accepter le risque. L’excellence devient ainsi une ressource politique : elle fournit aux institutions l’énergie nécessaire pour créer, décider et se défendre.
« Pour les Grecs de l’Antiquité, la poursuite de l’excellence constituait le principe même de l’existence humaine. Ils organisaient toute la vie civique autour du concours, de l’ambition et de la compétition : en philosophie et en poésie, dans la sculpture et le théâtre, dans le sport et les arts, dans la guerre et la conduite de l’État. La cité grecque classique était une arène où les grands hommes éprouvaient leur valeur et affûtaient leur potentiel par une lutte perpétuelle.
L’idéal de nombreuses idéologies contemporaines est devenu un monde de sécurité parfaite, privé du risque et de l’échec, sans gloire de la victoire ni honte de la défaite. Trop souvent, nous construisons vers le bas. Nous concevons nos normes pour que personne ne perde ; nous nous préoccupons davantage du confort des moins bons que du potentiel des meilleurs. Nous tenons ce que nous avons de plus exceptionnel en otage de la moyenne, de l’ordinaire et du médiocre. »
Marco Rubio
Rubio décrit une Athènes qui organise la vie collective autour du concours entre les poètes, les athlètes, les sculpteurs, les stratèges et les hommes d’État. Parce que la cité accepte le risque de l’échec, elle permet à chacun de se distinguer par ses accomplissements. Rubio applique cette morale à l’Amérique contemporaine lorsqu’il affirme qu’une société qui veut protéger chacun de la défaite finit par empêcher les meilleurs de s’élever.
Rubio concentre ensuite cette conception de la puissance dans le terme grec thumos, qui réunit le courage, la passion, l’honneur et la volonté de combattre. Son discours interprète ainsi la crise occidentale comme une crise de l’énergie morale.
« Le thumos, comme l’appelaient les Grecs de l’Antiquité, ce feu de la passion, de la force, du courage et de la fierté, est le cœur d’une grande civilisation. Sans lui, les nations perdent leur volonté de combattre, de s’élever et de survivre.
Aujourd’hui, une trop grande partie de l’Occident a oublié cette qualité. Nous avons fini par avoir honte de ce qui nous rendait exceptionnels. Le nationalisme est devenu un gros mot. Nous avons abattu nos monuments, condamné notre propre histoire et, dans trop d’endroits, appris à nos enfants à avoir honte des pays dont ils hériteraient. Nous avons ouvert nos frontières, délocalisé notre industrie et laissé nos armées dépérir. Chaque année, nous avons transféré davantage de souveraineté à des bureaucraties mondiales placées hors de notre contrôle. »
Le passage du thumos à la désindustrialisation constitue le cœur politique du discours, car Rubio rassemble sous une même crise le doute historique, la dilution des frontières, les délocalisations et l’éloignement du pouvoir. Cette chaîne causale demeure contestable puisque la fermeture d’une usine ne découle pas mécaniquement de la critique d’un monument, mais elle donne une cohérence morale à des phénomènes dispersés. Dans cette construction, le déficit commercial signale une abdication intérieure, la frontière mesure la volonté de durer et l’école transmet ou dissout la confiance collective.
Cette généalogie débouche sur un programme matériel dans lequel Rubio rattache l’industrie, la frontière, la technologie et l’armée à une même restauration nationale.
« Sous le président Trump, les États-Unis ont choisi la poursuite sans excuses de la puissance nationale : reprendre le contrôle de nos chaînes d’approvisionnement critiques, réindustrialiser notre économie, reconstruire notre défense et lutter pour dominer les technologies et les industries de l’avenir.
Nous choisissons de conquérir de nouvelles frontières : la production avancée et la superintelligence ; les drones, les armes et la guerre ; les puces, les minerais, le cyberespace et tous les autres domaines du possible humain. Nous voulons libérer notre énergie, reconstruire nos usines, renvoyer nos astronautes sur la Lune et ouvrir un nouvel âge d’exploration spatiale.
Les Grecs comprenaient que les nations ont des intérêts. La conduite de l’État exige la prudence et la diplomatie ; elle exige aussi la capacité d’employer la force lorsque celles-ci échouent. La puissance suppose les moyens de se défendre et la crédibilité d’une volonté prête à les employer. C’est cette conception classique de la politique que l’administration Trump espère restaurer pour notre pays et pour l’ensemble de notre civilisation. »
Rubio réunit la politique industrielle, la supériorité technologique et la crédibilité militaire dans une même doctrine de puissance. L’État doit sécuriser les chaînes d’approvisionnement, orienter les investissements vers les secteurs stratégiques et conserver la volonté d’employer la force lorsque la diplomatie échoue. Les semi-conducteurs, les minerais critiques, les drones et l’exploration spatiale deviennent ainsi les moyens matériels par lesquels une civilisation préserve sa liberté d’action.
« Il est devenu à la mode de croire qu’une politique étrangère éclairée doit faire passer la communauté mondiale avant son propre peuple. Les hommes de la Grèce antique savaient que la fidélité à sa nation et le combat pour ses intérêts ne comportaient rien d’égoïste.
Ils croyaient à l’idéal du grand homme, l’individu exceptionnel qui atteint l’immortalité par ses actes. La gloire s’obtenait en luttant, en se sacrifiant et en accomplissant de grandes choses pour une cause plus vaste que soi. Le héros récurrent du monde grec acceptait de payer n’importe quel prix pour une cause digne de sa loyauté.
Cette tradition s’est retrouvée en Amérique. L’aspiration grecque vers de nouveaux horizons est devenue l’esprit de la frontière. Les plus grands Américains portent les traits de leurs ancêtres : nés à Athènes, formés par Rome, baptisés dans la chrétienté, endurcis dans l’Europe médiévale, dotés du génie anglais de la liberté, puis transportés au-delà de l’Atlantique pour renaître sur les rivages d’un monde nouveau. »
En rattachant cette doctrine à Athènes, Rome, la chrétienté et la frontière américaine, Rubio confère aux intérêts des États-Unis une mission historique. La réindustrialisation devient le moyen de préserver la capacité d’action de l’Occident, tandis que la rivalité avec la Chine prend la forme d’une épreuve entre deux puissances et deux manières d’organiser le monde.

