L’IA a-t-elle mis fin à l’âge de la stagnation ?
Mathias Döpfner : Pendant des années, vous avez affirmé que l’Occident n’avait pas produit suffisamment de progrès technologique. Aujourd’hui, beaucoup s’inquiètent au contraire de voir l’intelligence artificielle avancer trop rapidement. Avez-vous changé d’avis ?
Peter Thiel : Dans une certaine mesure. Ma thèse de la stagnation était que le progrès avait ralenti depuis les années 1970. Nous avions connu des avancées dans le monde des bits — les ordinateurs, Internet, les logiciels — mais beaucoup moins dans celui des atomes. De nombreuses branches de l’ingénierie liées au monde physique n’étaient plus considérées comme des domaines attractifs dans lesquels se lancer. Je pensais que ce ralentissement général avait des conséquences politiques et sociales importantes. Lorsque chaque gain semble nécessairement impliquer la perte de quelqu’un d’autre, la société devient davantage polarisée et fonctionne de plus en plus comme un jeu à somme nulle.
Internet a constitué un moteur de croissance important à la fin des années 1990, mais ce n’était peut-être pas suffisant pour faire passer l’ensemble de la civilisation à un niveau supérieur. L’IA pourrait être plus importante qu’Internet. Elle possède au moins le potentiel d’accélérer à nouveau la croissance, avec tout ce que cela peut comporter de positif et de négatif. D’une certaine manière, l’IA a également rendu plus visible la stagnation qui l’a précédée : maintenant que nous disposons de cette technologie, les gens réalisent beaucoup plus facilement à quel point il s’est passé peu de choses pendant les décennies précédentes.
Je n’ai jamais voulu dire que le progrès s’était arrêté partout. Mon argument était qu’une civilisation pouvait connaître des avancées spectaculaires dans les logiciels tout en étant décevante dans de nombreux domaines physiques, de l’ingénierie mécanique et chimique au nucléaire et à l’aérospatial. Il est difficile de mesurer la situation dans son ensemble précisément parce qu’il existe énormément de sciences et de technologies différentes. Mais un ralentissement touchant un grand nombre d’entre elles produit des conséquences qui dépassent largement le laboratoire.
Mathias Döpfner : L’IA suscite à la fois de l’enthousiasme et des avertissements quant au risque qu’un système puisse échapper au contrôle humain. Prenez-vous au sérieux le risque d’une catastrophe existentielle ?
Peter Thiel : Ce débat comporte de nombreuses dimensions différentes. Certains scénarios ressemblent à de la science-fiction ; d’autres sont peut-être plus réalistes. Je ne sais pas quelle probabilité attribuer à l’éventualité qu’un système beaucoup plus intelligent que n’importe quel être humain échappe à notre contrôle. Je ne pense pas que cette probabilité soit très élevée. Mais même une probabilité de 5 ou 10 % serait déjà très préoccupante, et il est compréhensible que cela pousse les gens vers une attitude de précaution.
Mathias Döpfner : Supposons que ce risque soit réel. Faut-il alors ralentir ?
Peter Thiel : Il ne s’ensuit pas que nous devrions toujours avancer plus lentement. S’il n’y a plus de progrès dans aucun domaine, je ne pense pas que nos sociétés puissent fonctionner. Les familles des classes moyennes aux États-Unis et en Europe s’attendent à ce que leurs enfants vivent mieux qu’elles. Cette promesse intergénérationnelle concerne le bien-être matériel, la santé et d’autres dimensions de la vie. Lorsque cette promesse se brise, la société commence à se comporter de manière étrange. Les gens imaginent souvent que l’alternative à l’IA serait une société paisible et stable sans croissance. Je ne crois pas que ce soit réellement l’alternative. L’alternative est elle aussi très loin d’être neutre.
Nous ne pouvons pas non plus simplement revenir en arrière.
Mathias Döpfner : Un accord mondial pourrait-il ralentir l’IA, ou bien un ralentissement américain ne ferait-il que renforcer la Chine ?
Peter Thiel : En théorie, on pourrait la ralentir au moyen d’une coopération mondiale très poussée, mais cela nécessiterait un gouvernement mondial doté de véritables pouvoirs. La part de libéralisme classique en moi considère que le remède pourrait être pire que le mal. On peut également organiser des conférences et publier des déclarations qui ne produisent quasiment aucun effet, tandis que l’Occident ralentit et que la Chine, elle, ne ralentit pas.
J’ai peut-être formulé trop durement ma réponse aux avertissements du pape concernant l’IA : le Parti communiste chinois ne l’écoutera pas, alors que certaines personnes aux États-Unis pourraient le faire. Je ne disais pas qu’il était un agent communiste, mais qu’il agissait au moins comme un « idiot utile » au profit du Parti.
Mathias Döpfner : J’ai entendu dire que la Chine favoriserait la diffusion de contenus anti-IA sur les réseaux sociaux américains. Avez-vous vu des preuves en ce sens ?
Peter Thiel : Je n’ai pas étudié cette question avec suffisamment d’attention. J’ai tendance à le croire, mais je ne pense pas que ce soit le facteur principal. Une grande partie du problème vient de ce que nous nous faisons nous-mêmes en Occident. Je suis un critique très sévère de la Chine et nous devons prendre cette rivalité au sérieux, mais il est trop facile d’accuser la Chine de tout.
L’Europe dans la course à l’IA
Mathias Döpfner : Pourquoi le sentiment anti-IA est-il aussi fort aux États-Unis ? Les Européens avec lesquels je parle semblent souvent plus positifs à l’idée d’apprendre à utiliser cette technologie.
Peter Thiel : Une explication plutôt favorable aux États-Unis serait que c’est ici que l’IA est réellement en train de se développer. La Chine suit très rapidement. L’Europe, selon mon évaluation, est extrêmement loin derrière, même si la situation reste encore fluide.
Cet écart n’est pas pleinement ressenti en Europe, y compris au sein de ses entreprises. Aux États-Unis, les ventes de Palantir aux entreprises — une société avec laquelle je suis impliqué depuis de nombreuses années — se sont accélérées parce que les entreprises ressentent une urgence à comprendre comment l’IA va les transformer. Je vois beaucoup moins de ce sentiment d’urgence en Europe, où l’instinct reste encore d’attendre.
Mathias Döpfner : L’IA va-t-elle aider ou nuire à la démocratie ?
Peter Thiel : C’est une question immense. Je préfère parler de républiques constitutionnelles, de sociétés globalement libérales et libres. Leur problème est qu’elles ne disposent plus d’un récit convaincant concernant la croissance future.
Les gens ne partent plus du principe que les choses vont s’améliorer, et la politique devient davantage un jeu à somme nulle. L’IA ne résoudra pas tout, mais sans progrès, je m’attends à ce que les partis extrêmes, à droite comme à gauche, continuent à gagner du terrain.
Mathias Döpfner : La technologie est peut-être comparable à un couteau : on peut l’utiliser pour préparer un repas ou pour tuer quelqu’un. Pourquoi moraliser l’outil lui-même ?
Peter Thiel : Je pense que nous moralisons trop. Il existe une différence entre ce qui est mauvais sur le plan moral et ce qui est simplement mauvais dans l’accomplissement de sa fonction. Nous pouvons passer énormément de temps à débattre du bien et du mal alors qu’un problème omniprésent est tout simplement l’incompétence.
Je préfère le Faust de Goethe à celui de Marlowe, même si je tiens à préciser qu’il vaut mieux être bon que mauvais. Dans une société où de nombreuses entreprises et de nombreux dirigeants sont inefficaces, nous devrions accepter de parler directement de cet échec.
Dans la version de Marlowe, Faust est une sorte de faux scientifique qui finit directement en enfer. Chez Goethe, il acquiert des connaissances par des moyens moralement douteux, mais finit malgré tout par être sauvé.
Je n’évoque pas cela pour faire l’éloge du mal. Je le mentionne parce que nos débats peuvent accorder une quantité extraordinaire d’attention aux étiquettes morales tout en ignorant l’incapacité beaucoup plus ordinaire à faire fonctionner les choses.
Liberté, démocratie et échec du centre
Mathias Döpfner : Vos détracteurs citent souvent cette phrase que vous avez écrite en 2009, selon laquelle vous ne croyiez plus que liberté et démocratie soient compatibles. Que vouliez-vous dire, et qu’en pensez-vous aujourd’hui ?
Peter Thiel : J’ai rédigé cet article rapidement et je l’ai envoyé à un collègue pour lui demander si certains passages étaient trop controversés. Le simple fait que je me sois posé la question aurait dû m’inciter à faire davantage attention à la formulation. J’ai publié une correction deux semaines plus tard.
Je ne soutenais pas que les gens devaient perdre leur droit de vote ou que la démocratie devait disparaître. Je plaidais pour une certaine dépolitisation, pour une réduction de l’intensité de la politique.
L’article avait été publié dans une revue libertarienne et s’adressait en partie aux libertariens qui accordaient trop d’importance au fait de gagner des élections comme moyen de changer le monde. Je crois aux idées du libéralisme classique, mais je ne pense pas qu’il soit facile de gagner des élections démocratiques avec elles.
C’était cela, mon argument, même si la phrase originale a entraîné la discussion dans une direction que je n’avais pas prévue. J’aime parfois provoquer les gens, mais dans ce cas précis, cela a davantage désorienté que stimulé.
Mathias Döpfner : Les démocraties sont-elles aujourd’hui engagées sur une mauvaise voie ? Le centre politique semble plus faible, tandis que les systèmes autoritaires peuvent sembler plus efficaces.
Peter Thiel : Je pense effectivement qu’il existe une tendance défavorable à la démocratie et que les sociétés libérales rencontrent de sérieuses difficultés. Le fait qu’une tendance existe ne signifie évidemment pas que l’on approuve moralement la direction dans laquelle l’histoire semble aller.
En Allemagne, au début des années 1930, les partis nazi et communiste réunis ont remporté plus de la moitié des voix lors d’une élection. Lorsqu’une majorité vote pour des partis qui veulent mettre fin à la démocratie, il est peut-être déjà presque trop tard.
Mathias Döpfner : L’Allemagne compte de nouveau des partis puissants à gauche comme à droite. Que peuvent faire les dirigeants centristes ?
Peter Thiel : Je n’ai pas de réponse simple à leur donner et je ne pense pas que je ferais un bon homme politique. Mais je pense qu’ils sous-estiment systématiquement l’ampleur des problèmes.
Les dirigeants trouvent comment gagner une élection et partent ensuite du principe qu’ils pourront s’occuper des problèmes structurels profonds. De mon point de vue, une longue période marquée par un progrès insuffisant a fragilisé les sociétés et brisé la promesse intergénérationnelle.
Les extrêmes ne résoudront pas ces problèmes, mais le centre doit prendre au sérieux les raisons pour lesquelles les électeurs se tournent vers eux.
Regardez les jeunes électeurs qui soutiennent Die Linke à Berlin. Je ne suis pas sympathisant de ce parti, mais lorsque des jeunes éprouvent des difficultés à payer leur loyer, à trouver un logement ou à progresser socialement, il faut parler de ces problèmes.
Certaines parties de l’Allemagne, de l’Europe et des États-Unis sont devenues des sociétés organisées au bénéfice des personnes âgées. La première étape consiste à parler honnêtement de ce qui ne fonctionne pas, même lorsqu’un parti protestataire propose de mauvaises solutions.
Mathias Döpfner : Que pensez-vous de l’Alternative für Deutschland ? Ses positions de politique étrangère soulèvent également des questions concernant Poutine, la Chine et Israël.
Peter Thiel : J’hésite à parler avec trop d’assurance des détails de la politique allemande. La progression du parti reflète l’échec du centre à proposer à l’Allemagne un avenir économique inclusif.
Je ne pense pas que les partis situés aux deux extrêmes disposent de bonnes réponses à des problèmes comme l’équilibre budgétaire. En politique étrangère, je pense que nous devrions pouvoir avoir des débats raisonnables sur l’Ukraine, la Chine et Israël. Cela dit, je pense que l’AfD se trompe sur ces trois sujets.
Trump, Vance et la prochaine élection américaine
Mathias Döpfner : Vous avez soutenu Donald Trump en 2016. Comment jugez-vous aujourd’hui son bilan ?
Peter Thiel : Ma réponse rapide serait de me reposer la question dans dix ans. Nous verrons comment les choses auront évolué.
Son ascension reflétait l’échec d’un establishment à répondre aux problèmes de croissance de long terme, aux défis de la mondialisation et à l’engagement des États-Unis au Moyen-Orient.
Il y a beaucoup de choses à critiquer dans les administrations elles-mêmes. La première réunissait des personnes qui n’étaient pas d’accord entre elles et qui se battaient constamment en interne. La seconde semble avoir surcorrigé ce problème par des tests de loyauté, ce qui a conduit à une administration composée de personnes très loyales, mais pas très intelligentes.
Cela dit, le phénomène politique lui-même reflétait l’épuisement de l’establishment républicain.
Cet épuisement était déjà visible sous George W. Bush et il est devenu impossible à ignorer en 2016. Je crains aujourd’hui un épuisement parallèle de l’establishment de centre gauche Clinton-Obama.
Je considère le Parti démocrate comme le plus institutionnalisé des deux grands partis américains, ce qui rendrait particulièrement lourde de conséquences une transformation radicale de son orientation.
Mathias Döpfner : En 2016, vous m’aviez décrit Trump comme une disruption d’un leadership dysfonctionnel. Pensez-vous que les États-Unis aient besoin d’une nouvelle disruption ?
Peter Thiel : Je ne veux pas qu’elle soit menée par des socialistes démocrates. Je crains que l’establishment du Parti démocrate ait échoué aussi gravement que l’establishment républicain autrefois.
Cela crée le risque d’un déplacement beaucoup plus important vers la gauche. Je décris ici une possibilité, je ne dis pas que ce serait souhaitable.
Les Democratic Socialists of America ont attiré des membres plus jeunes, de l’énergie et du charisme. Les démocrates de l’establishment, comme les partis traditionnels allemands, ont des difficultés à proposer une alternative convaincante.
Mathias Döpfner : Vous avez été l’un des premiers soutiens de JD Vance. Qu’aviez-vous vu chez lui ?
Peter Thiel : Je ne veux pas exagérer mon rôle. J’ai un faible pour les gens intelligents. Il m’a semblé réfléchi, ouvert d’esprit et charismatique.
Il a travaillé pour Mithril, un fonds de capital-risque que j’ai contribué à créer. Je l’ai encouragé à écrire son livre et je l’ai soutenu financièrement lorsqu’il s’est présenté au Sénat en 2022.
Mais cette question risque de détourner l’attention de ce qu’il a accompli par lui-même.
Mathias Döpfner : Si les Républicains devaient choisir entre Vance et Marco Rubio lors de la prochaine élection présidentielle, lequel aurait selon vous les meilleures chances ?
Peter Thiel : Je reste partisan de Vance, mais je crains que l’un comme l’autre aient du mal à l’emporter. La question la plus importante est peut-être de savoir qui les démocrates choisiront comme candidat en 2028.
Un candidat de centre gauche serait probablement plus fort dans une élection serrée. Je pense que les démocrates obtiendront des résultats suffisamment bons lors des élections de mi-mandat pour se convaincre qu’ils peuvent gagner quel que soit leur candidat, ce qui pourrait ouvrir la voie à un socialiste démocrate.
J’estime peut-être à 50 % la possibilité qu’un socialiste démocrate gagne en 2028. J’en ai discuté avec Francis Fukuyama, qui était certain que cela ne pouvait pas arriver. Moi, je ne suis pas certain ; je considère que c’est une possibilité ouverte.
Ce que les pays occidentaux peuvent apprendre de l’Argentine
Mathias Döpfner : Que pensez-vous de Javier Milei et des changements qu’il tente de mener en Argentine ?
Peter Thiel : L’Argentine nous fascine parce que nous craignons que son passé puisse devenir notre avenir : une longue période de croissance décevante.
La question de savoir si Milei pourra réellement redresser le pays reste ouverte. Je pense toujours qu’il sera réélu parce que les gens comprennent les enjeux.
La longue période de croissance médiocre de l’Argentine possède une histoire complexe, notamment liée à l’héritage du péronisme. Il y a un siècle, on disait encore de quelqu’un qu’il était « riche comme un Argentin ».
Je me demande ce que nous pouvons apprendre de cette histoire sans avoir à attendre nous-mêmes un siècle.
Je n’aime pas l’idée selon laquelle les choses doivent nécessairement empirer avant de pouvoir s’améliorer. Les Américains et les Européens sont en colère et pessimistes, mais peut-être pas encore suffisamment pour produire un changement constructif.
La dérive continue donc, et l’on peut craindre que la situation doive se détériorer beaucoup plus profondément avant qu’un retournement ne devienne possible.
Mathias Döpfner : Sommes-nous proches d’un point de rupture, ou bien les gouvernements occidentaux vont-ils continuer à dériver ?
Peter Thiel : Je formulerais la question de manière plus concrète. Pour moi, Friedrich Merz est un échec total, quel que soit le critère retenu, et pourtant il pourrait rester en fonction parce que les autres ne pensent pas pouvoir faire mieux.
Mon intuition est que la dérive peut continuer pendant encore un certain temps parce que ceux qui pourraient remplacer les dirigeants actuels ne disposent pas davantage de réponses convaincantes.
Le problème budgétaire est que nous avons d’importants États-providence, des impôts qui semblent déjà élevés et des déficits considérables.
Emprunter était plus facile lorsque les taux d’intérêt étaient proches de zéro. Désormais, trois grandes options s’offrent à nous : réduire fortement les dépenses, augmenter fortement les impôts ou continuer à emprunter.
Depuis près de vingt ans, depuis la crise de 2008, nous avons largement choisi la troisième option.
Je soupçonne que nous approchons du moment où cela deviendra plus difficile, et où les gouvernements seront poussés vers un choix moins centriste entre une fiscalité beaucoup plus élevée et une austérité sévère.
Mathias Döpfner : Vous consacrez beaucoup de temps à la politique. Pourriez-vous un jour devenir vous-même un homme politique ?
Peter Thiel : Non. J’ai suffisamment de lucidité pour savoir que je ne suis pas éligible. La politique imprègne toute la société ; elle est toxique, mais c’est aussi l’air que nous respirons.
J’y réfléchis énormément, probablement trop, puis j’essaie autant que possible de la mettre de côté.
Un allié doté de ses propres capacités
Mathias Döpfner : Dans la compétition entre les États-Unis et la Chine, l’Europe devrait-elle rester neutre, devenir plus indépendante ou être un allié fiable des États-Unis ?
Peter Thiel : Je pense qu’être un allié fiable serait la meilleure solution. Je rejette catégoriquement l’idée d’une équivalence morale entre les États-Unis et la Chine.
Mais du point de vue américain, plus important encore que de savoir si l’Europe est un allié extrêmement proche ou un allié un peu plus indépendant, il faudrait que l’Europe recommence à fonctionner correctement et contribue à construire l’avenir.
Si elle parvient à créer sa propre industrie dominante dans un secteur, ce serait une bonne chose. Là où elle est trop loin derrière, une coopération plus étroite avec les États-Unis serait probablement plus pertinente.
Concorde constitue un exemple d’effort européen qui a réussi à rattraper puis à dépasser une avance américaine dans l’aviation supersonique.
Il ne s’agissait pas simplement d’un projet de libre marché, et je pense que les Américains pourraient malgré tout soutenir ce type de projet.
Le Minitel français, à l’inverse, montre comment une alternative nationale à une technologie émergente peut finir par laisser un pays encore plus en retard.
Pour l’IA en 2026, lequel de ces deux exemples est le plus pertinent ? Selon moi, l’Europe est aujourd’hui encore plus en retard qu’elle ne l’était à l’époque du Minitel.
Mathias Döpfner : Pourquoi l’Europe a-t-elle pris autant de retard, et que pourrait faire l’Allemagne ?
Peter Thiel : Il n’existe pas une seule réponse. On parle souvent d’une peur allemande de l’échec dans l’entrepreneuriat.
Mais il existe peut-être également une peur du succès : lorsqu’une entreprise fonctionne, ses fondateurs peuvent décider de la vendre ou de sortir du capital plutôt que de la développer à l’échelle d’une entreprise de Musk ou de Zuckerberg.
Ce qui me frappe, c’est le très faible nombre de grandes entreprises nouvelles que l’Allemagne a réussi à créer au cours des dernières décennies.
J’ai examiné un indicateur particulier : les cinquante personnes les plus riches de chaque pays.
Parmi celles nées en 1965 ou après, j’en ai compté douze aux États-Unis et vingt en Allemagne. Neuf des douze Américains ont créé eux-mêmes leur fortune ; les vingt Allemands de ma comparaison ont tous hérité de la leur.
Ce n’est qu’une manière parmi d’autres d’examiner le problème, mais cela semble indiquer l’absence de nouvelles entreprises capables de créer un grand nombre d’emplois et de nouvelles richesses.
Autrefois, l’Allemagne produisait à la fois de solides entreprises de taille intermédiaire et de grandes entreprises nouvelles.
Je ne peux pas vous donner d’explication complète sur les raisons pour lesquelles cette capacité semble s’être brisée, mais c’est une question à laquelle nous devrions réfléchir très sérieusement.
L’Allemagne dans son cœur
Mathias Döpfner : Lorsque je vous ai annoncé que vous alliez recevoir l’Axel Springer Award, vous m’avez dit que vous aviez essayé de sortir l’Allemagne de votre esprit, sans parvenir à la sortir de votre cœur. Vous l’avez quittée lorsque vous étiez très jeune. Pourquoi compte-t-elle encore autant pour vous ?
Peter Thiel : Il serait plus étrange qu’elle ne compte pas. Mes grands-parents vivaient ici. Je suis allé dans des écoles anglophones aux États-Unis, mais nous parlions allemand à la maison.
J’ai grandi entre ces deux mondes.
Et malgré toutes les raisons pour lesquelles les choses ont mal tourné, il est important pour moi que l’Allemagne réussisse à se redresser.
L’Allemagne est au cœur de l’Europe et l’Europe reste au centre de la civilisation occidentale.
Il existe une crise de l’Occident, une crise de l’Europe et une crise de l’Allemagne.
Mathias Döpfner : C’est une réponse intellectuelle. Qu’aimez-vous en Allemagne ?
Peter Thiel : J’ai toujours beaucoup de mal à répondre à cette question. Cela fait tout simplement partie de ce que je suis.
Mathias Döpfner : Alex Karp et Max Levchin, deux de vos cofondateurs, ont également des liens avec l’Europe. Cela a-t-il contribué à vous rapprocher ?
Peter Thiel : Probablement en partie, même si je ne voudrais pas exagérer cet aspect.
De nombreux fondateurs sont à la fois des insiders et des outsiders. Alex et moi avons étudié à la Stanford Law School, qui est une institution très intégrée au système.
Pourtant, j’étais aussi, d’une certaine manière, un outsider aux États-Unis, et les origines juives d’Alex lui ont donné une autre forme d’expérience de l’extériorité.
Max était un étudiant exceptionnel et une personne extrêmement déterminée, mais il avait également quitté l’Ukraine à l’adolescence et grandi dans un quartier relativement pauvre de Chicago.
Cette combinaison compte.
Les gens ont parfois tendance à exagérer la dimension de l’outsider ; j’ai aussi grandi dans la Silicon Valley, ce qui constitue un avantage assez exceptionnel.
Penser de manière indépendante, vivre plus longtemps
Mathias Döpfner : Vous êtes connu pour contester le consensus. Le contrarianisme constitue-t-il pour vous une fin en soi ?
Peter Thiel : Non. Si vous vous contentez de prendre le consensus et de mettre un signe moins devant, ce n’est pas très intéressant.
L’objectif est de penser par soi-même.
Je m’intéresse à l’histoire, à la politique, à l’économie, à la psychologie, à la science-fiction et à l’avenir.
Nous vivons à une époque d’hyperspécialisation, et cela peut nous faire perdre de vue la manière dont toutes ces choses s’articulent entre elles.
Je rationalise peut-être le fait d’être une sorte de dilettante de la Renaissance, mais je me dis qu’il devrait rester une place pour au moins un généraliste.
Mathias Döpfner : Que faites-vous uniquement par intérêt personnel, sans justification économique ?
Peter Thiel : Je joue probablement encore trop aux échecs sur Internet. J’ai fait des compétitions lorsque j’étais à l’école.
C’est un jeu magnifique et dangereusement addictif.
Lorsque j’étais adolescent, j’imaginais parfois que si vous ne jouiez pas aux échecs, vous ne pouviez pas comprendre la réalité. C’était excessif.
La politique constitue un autre de mes centres d’intérêt, même si les questions qu’elle soulève semblent souvent frustrantes tant elles échappent à notre contrôle.
Il serait peut-être plus sain, et plus rentable, d’y penser moins et de se concentrer sur une entreprise particulière.
Mathias Döpfner : Vous avez quatre jeunes enfants. Le fait d’être père a-t-il changé votre manière de penser l’avenir ?
Peter Thiel : Cela modifie l’horizon temporel.
Dans un monde où la technologie accélère et où il existe une certaine incertitude quant à notre capacité même à arriver jusqu’en 2030 ou 2035, les adultes peuvent faire semblant de ne penser qu’une année à la fois.
Ma fille aînée aura 81 ans en 2100.
Cela m’amène à me demander à quoi ressemblera le XXIIe siècle.
Mathias Döpfner : Vous investissez dans la longévité. Est-ce motivé par des considérations économiques ou par la peur de la mort et du vieillissement ?
Peter Thiel : La peur de la mort et la peur du vieillissement y jouent un rôle.
Ce qui me paraît étrange, c’est que le désir de vaincre la mort et le vieillissement ne soit pas davantage partagé ou exprimé.
Les penseurs des débuts de l’époque moderne s’attendaient à ce que la science améliore la condition humaine, guérisse les maladies et aille même jusqu’à « guérir la mort ».
Ils pensaient que la vie deviendrait plus longue, peut-être même indéfiniment.
Nous sommes devenus tellement pessimistes que beaucoup de gens n’imaginent même plus que l’on puisse un jour guérir la maladie d’Alzheimer.
Pourquoi ne pas au moins essayer ?
Mathias Döpfner : Quel serait le scénario le plus optimiste ? Pourrait-on prolonger la vie jusqu’à 150 ans, voire indéfiniment ?
Peter Thiel : Il n’est pas évident pour moi qu’il existe une limite naturelle.
La médecine a rencontré des problèmes extrêmement difficiles ; la lutte contre le cancer n’a pas permis d’obtenir la guérison rapide qui avait autrefois été promise.
Mais si nous parvenions à comprendre la biologie comme une science de l’information, nous pourrions peut-être trouver un moyen d’inverser des processus que nous considérons aujourd’hui comme irréversibles.
C’est une possibilité théorique, pas l’affirmation selon laquelle nous aurions déjà résolu le problème.
Mathias Döpfner : Imaginez-vous prolonger la vie dans le corps physique ou télécharger l’esprit dans un ordinateur ?
Peter Thiel : Ma vision est très physique et elle est peut-être influencée par le christianisme.
Un programme informatique me simulant ne serait pas moi.
L’identité est liée à notre existence physique.
La vision chrétienne complète implique bien sûr un corps éternel et une âme transformée.
Je pense effectivement que la vie éternelle est désirable.
Du point de vue chrétien, le transhumanisme n’est peut-être pas trop radical ; il ne va peut-être pas assez loin.
Mathias Döpfner : L’éternité ne finirait-elle pas par devenir ennuyeuse ? Et quels travaux concrets sur la longévité vous intéressent-ils aujourd’hui ?
Peter Thiel : Je ne pense pas que je m’ennuierais.
Je continue d’investir dans les biotechnologies, même si les progrès sont étonnamment difficiles.
Si je devais isoler un seul problème, ce serait la démence : trouver une manière de ralentir ou d’inverser la dégradation du cerveau.
C’est un problème auquel je souhaite m’attaquer dans les années qui viennent.
Mathias Döpfner : Enfin, une question que vous posez souvent aux autres : quelle vérité croyez-vous vraie alors que presque personne n’est d’accord avec vous ?
Peter Thiel : Je pensais autrefois que mes conférences sur l’Antéchrist constituaient une réponse particulièrement anticonformiste.
Aujourd’hui, je pense que beaucoup de gens croient en privé à quelque chose de similaire : que l’on voit apparaître les prémices d’un totalitarisme dans le monde entier.
Ils peuvent affirmer que cette idée est folle tout en étant secrètement d’accord avec moi.
Cela s’est révélé moins anticonformiste que je ne l’imaginais.


